06 novembre 2008
Ne réveillez pas les fantômes endormis !
Le week-end Bernhard Schlink, Gallimard
Jörg, ancien terroriste de la Fraction Armée Rouge, est gracié par le président de la République Allemande, après 20 ans de réclusion. Sa sœur Christiane, restée proche de lui, organise un week-end avec les compagnons des premiers jours dans une vieille propriété délabrée. Mais le temps a passé en laissant des traces : chacun a évolué et refait sa vie, les anciennes relations laissent affleurer de vieilles tensions et les heureuses retrouvailles tournent à l’af
26 octobre 2008
de la Roumanie aux Etats-Unis
Un brillant avenir, Catherine Cusset, Gallimard.
L’itinéraire d’Héléna n’est pas ordinaire : cette Roumaine née en Russie a été élevée par sa grand-mère, ainsi que par son oncle et sa tante qui l’adopteront. Brillante dans ses études, elle veut à tout prix se ménager une place honorable dans la société. Après s’être mariée contre le gré de ses proches avec un homme de confession juive, elle émigre en Israël puis aux États-Unis pour offrir à son fils le « brillant avenir » dont elle rêve pour lui. Cependant celui-ci épouse une Française, à son grand désappointement : ses espoirs d’en faire un parfait Américain paraissent compromis et elle commence par en tenir rigueur à sa belle-fille. Heureusement, sa petite-fille, Camille, ramènera la paix.
La grande force de ce roman réside dans sa construction : l’auteur fait alterner avec maestria les époques et, de chapitre en chapitre, nous donne les clefs pour comprendre ce parcours et les défis qu’Héléna doit relever à chaque étape.
07 février 2008
Mademoiselle Von Paradis
L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis
Michèle Halberstadt / Albin Michel
1750, l’Autriche, le siècle de Mozart : Maria-Theresia von Paradis est la fille chérie de son papa, conseiller de l’impératrice. Elle est belle, pianiste virtuose mais aveugle. Son père ne le supporte pas et confie sa fille à tous les médecins célèbres de la cour, sans autre succès que de la faire souffrir, jusqu’au jour ou elle demande grâce, avouant qu’elle s’est accoutumée à sa cécité. Malgré tout, Mesmer, un jeune thérapeute encore peu connu, qui prétend soigner par magnétisme, propose d’essayer à son tour de guérir Maria-Theresia. Pour la jeune fille c’est un monde de sentiment et de liberté qui se dévoile et une occasion inespérée de recouvrir la vue. Qu’en sera-t-il alors de son art, le piano ? Quant à Mesmer, il lui faudra affronter la jalousie suscitée chez ses confrères, soignants patentés.
Si l’auteur s’inspire de faits et de personnages réels, elle a su, par son art, plonger son lecteur dans les tréfonds du cœur de Maria-Teresia. Cette histoire offre un intéressant trait d’union entre les traitements purement physiologiques et l’avènement nébuleux de thérapies innovantes qui précéderont la naissance de la psychanalyse un siècle plus tard, à Vienne
19 septembre 2007
Un bordel chaleureux
La pension Eva Andrea Camilleri
Ed Métaillé
Nené, petit garçon, est tout à fait intrigué par cette belle maison près du port habitée par des femmes et fréquentée par des hommes, mais quand il risque un oeil par la porte entrouverte, il se fait vertement tancer.
C'est sa cousine, un peu plus âgée que lui, qui fera son "éducation sentimentale" et qui lui permettra de comprendre ce qui se passe dans la pension Eva... mais impossible d'y entrer avant sa majorité ! Voilà cependant que le père de son ami Jacolino "va se prendre la gestion" de la pension Eva. Et c'est ainsi que Nené, Ciccio et Jacolino auront le droit de venir rendre visite à ces dames le lundi, jour de relâche, pour elles. Et ce qu'ils vont y trouver et y apporter, c'est de l'affection, de la chaleur et des histoires à la limite du merveilleux. De plus, la guerre gronde, les avions américains bombardent, les Allemands quittent les lieux, et la population ne sait pas très bien où elle en est !
Andréa Camilleri nous raconte une histoire qui oscille entre le tragique et le comique avec une verve incomparable. Il faut absolument saluer l'extraordinaire travail du traducteur Serge Quadruppari qui a su rendre ce patois sicilien et donner à la lecture une fraîcheur sans pareille. Autour d'un thème qui pourrait être scabreux, dans une ambiance dramatique, il nous dépeint des personnages pleins de tendresse, de drôlerie et d'imagination.
Et viva Italia !
06 septembre 2007
deux beaux destins de femmes
Deux romans très différents chez des éditeurs qui n'ont rien à voir, deux écritures très différentes, mais deux destins de femmes magnifiques et tragiques.
Metin ARDITI, auteur d'origine Grecque issu de la Turquie occidentale, nous fait découvrir le destin vraiment tragique d'une fille des îles. Deux frères pas avares de leur sueur, s'installent sur l'île de Spetses pour fuir la misère. Ils proposent leurs services à un monastère et transforment une friche en un terrain propre à la culture et à l'élevage. Mais ils sont avant tout charpentiers et il trouvent donc le temps de se construire un caïque pour partir à la pêche. Or, la pêche se pratique à la dynamite à cette époque. Entre temps, les frères se sont mariés, ils ont constuit une petite maison ensemble. L'un aura une fille, Pavlina notre héroïne, l'autre un garçon, Aris. Pavlina, petite fille, adore son père qui le lui rend bien, mais également son cousin plus âgé. Puis, c'est le drame, les deux frères meurent dans un accident de pêche : la dynamite a parlé ! Mais est-ce vraiment un accident ? Pas si sûr. Le père de Pavlina vient de découvrir que son frère est sans doute le véritable père de Pavlina et il est en devenu fou de jalousie. Dans cette famille si étroitement liée, l'inceste n'est jamais loin. Quand Pavlina met au monde un enfant, il lui faut quitter son île, son pays et son enfant... .
Metin ARDITI, d'une écriture linéaire, précise et économe nous plonge dans un tourbillon d'émotions à la lecture de cette histoire. Si l'intrigue en est cruelle, les rencontres et les amitiés qui se nouent au fil de l'histoire, rendent le récit particulièrement touchant.
Le deuxième ouvrage, écrit par Colum McCann, auteur irlandais, procède d'une démarche très différente. L'auteur du premier ouvrage évoquait et décrivait son propre univers. Le deuxième ouvrage est appuyé sur un travail de recherches et aborde un univers qui lui est totalement étranger. Zoli est une "Rom" d'origine slovaque. Petite fille au début du livre, elle va perdre ses parents dans des conditions dramatiques et sera élevée par son grand-père. On est dans les années trente, et les Tziganes vivent en tribu dans leurs roulottes au hasard des routes. Ils forment malgré tout une société très codifiée, qui vit selon des règles précises. Dans ces "kumpania", la musique et la poésie sont très importantes, même si tout est purement oral. Il est même mal vu de savoir écrire, comme le grand-père de Zoli. Et il va, contre les règles, transmettre son savoir à sa petite-fille. Les "Roms" l'accepteront jusqu'à un certain point : avec l'avènement du communisme, Zoli est devenue une poétesse reconnue et leur apporte une certaine bienveillance de la part du régime. Mais Zoli veut rester une femme libre et vivre avec son peuple sur les routes. Cette ambivalence sera difficile à vivre. Le travail de recherche et de documentation de Colum McCann est impressionnant, son écriture travaillée et polyphonique (il se met à la place de ses différents personnages) nous captive et nous entraîne bien loin.
13 juin 2007
Des polars pas très noirs...
Pour celles et ceux qui aiment le suspense et le mystère
pour celles et ceux (mais ils sont plus rares) qui, comme moi, au cinéma, se cachent la tête dans leurs mains, dans le siège ou dans l'épaule du voisin dès que la musique devient inquiétante
qui tremblent de peur rien qu'en regardant Charade à l'Action Ecole,
bref, pour les sensibles, les petites natures et les peureux(ses),
Kalliope, nouvelle détective, a découvert au hasard de ses pérégrinations livresques quelques polars pas trop noirs.

Cela fait longtemps que je veux évoquer cette série romanesque et je n'ai jamais pris le temps ; pourtant je suis devenue une inconditionnelle des romans de Jasper Fforde. Pour l'instant, trois sont sortis en France :
L'affaire Jane Eyre et Délivrez-moi ont paru en poche (10/18), Le puits des histoires perdues est sorti il y a quelques mois chez Fleuve Noir. Je salue au passage le travail de Roxane Azimi qui les traduit en français car j'ai essayé de les lire en anglais et... ça m'a pris un certain temps. L'histoire, difficile à résumer, est à peu près celle-là : dans un monde qui ressemble au nôtre mais qui n'est pas le nôtre (on est aux limites de la science-fiction, mais il ne faut pas se laisser rebuter par l'étiquette) l'héroïne, Thursday Next, détective littéraire, lutte contre des malfaiteurs, seuls ou regroupés dans une association appelée Goliath, qui tentent de s'en prendre aux livres et à leurs habitants. Là, c'est ultra-résumé, mais j'espère que ça vous donnera envie de le lire, car les romans sont surprenants, passionnants, poignants et exaltants. L'ouvrage est totalement inclassable et indéfinissable, mais brillant et inventif. L'auteur a su distiller du suspense, une histoire d'amour et surtout, surtout, il excelle à titiller notre culture littéraire, à semer le doute dans nos souvenirs romanesques et à laisser entrevoir la vie secrète de nos héros préférés une fois le livre refermé. Car le coup de génie de Jasper Fforde (surtout à partir de Délivrez-moi), c'est d'avoir imaginé un univers parallèle, totalement fictif mais parfaitement vraisemblable. Il s'agit de la bibliothèque universelle, que Thursday découvre dans Délivrez-moi et visite de fond en comble dans Le puits... (quoique dans le 3ème, JF commence un peu à s'essoufler et à s'enfoncer dans l'ornière... mais j'ai quand même envie de me lancer dans le suivant). On navigue constamment entre littérature et réalité, entre personnages fictifs, réels ou fictifs au carré et l'on ne s'ennuie jamais. Mon seul regret, c'est de ne pas connaître assez bien la littérature anglaise pour saisir toutes les allusions dont les ouvrages sont truffés, mais l'on trouve beaucoup de plaisir à lire les premiers, peut-être moins "happy few" que le 3ème, même sans cet aimable jeu de piste.
Précipitez-vous donc sur cet ovni littéraire, qui n'a pas vraiment de frères et soeurs, même si le jeu avec la littérature et le lecteur a pu me rappeler deux autres policiers que j'ai beaucoup aimés : Club Dumas d'A. Perez-Reverte et La caverne des idées de J.-C. Somoza. Comme j'ai prêté et sans doute définitivement égaré les 2 premiers de Jasper Fforde, je vous citerai un passage du Puits des histoires perdues : il s'agit du "stage de gestion de la colère" dirigé par Miss Havisham (l'une des protagonistes des Grandes Espérances de Dickens) avec les personnages des Hauts de Hurlevent.
"-Bonsoir, tout le monde, déclara Miss Havisham, et merci d'être venus assister au stage sur la gestion de la colère organisé par la Jurifiction.
Elle s'exprimait sur un ton presque amical, ce qui ne lui ressemblait guère ; je me demandais combien de temps elle pourrait tenir.
-Et voici Miss Next qui assistera à la séance en observatrice. Bon, allez, donnons-nous la main et formons un cercle de confiance pour l'accueillir dans le groupe. Où est Heathcliff ?
-Je ne sais absolument pas où est cette crapule ! clama Linton rageusement. Il est peut-être vautré dans la bourbe, je m'en moque... Que le diable l'emporte, ce ne sera pas trop tôt !
-Oh ! s'écria Catherine en retirant sa main de celle d'Edgar. Pourquoi le hais-tu autant ? Lui qui m'a aimée plus que tu n'as jamais su le faire... !
-Allons bon, interrompit Miss Havisham d'un ton conciliant. Rappelez-vous ce qu'on a dit la semaine dernière à propos des insultes. Edgar, vous devriez vous excuser auprès de Catherine d'avoir traité Heathcliff de crapule, et vous, Catherine, vous avez promis de ne pas parler de votre amour pour Heathcliff devant votre mari.
Ils marmonnèrent des excuses.
-Heathcliff ne va pas tarder, annonça une domestique que je supposai être Nelly Dean. Son agent a dit qu'il avait de la promo à faire. Ne peut-on pas commencer sans lui ? (...)
-Oyez, oyez, fit une voix dans l'ombre.
Le groupe se tut et se tourna vers le nouvel arrivant qui fit son entrée, flanqué de deux anges gardiens et d'un individu qui avait l'air d'être son agent. L'homme était brun, basané et beau comme un dieu. Jusque là, je n'avais jamais bien compris pourquoi les protagonistes des Hauts de Hurlevent se conduisaient quelquefois de façon irrationnelle. Mais maintenant que je l'avais devant moi, tout s'éclaircissait : Heathcliff avait un charisme quasi surnaturel, à vous charmer un cobra d'un seul regard de ses yeux noirs et perçants.
-Heathcliff ! s'écria Catherine, se précipitant dans ses bras. Oh, Heathcliff, mon chéri, tu m'as tellement manqué ! (...)
-Mr. Heathcliff, dit Havisham d'un ton sévère, ça ne se fait pas d'arriver en retard aux réunions ni de narguer ses camarades.
-Au diable vos réunions, Miss Havisham ! s'emporta-t-il. Qui est la vedette dans ce roman ? Qui les lecteurs s'attendent-ils à voir en ouvrant ce livre ? Moi. Qui a remporté le prix du Jeune Premier le Plus Ombrageux pour la soixante-dix-septième fois d'affilée ? Moi. Toujours moi. Sans moi, Les Hauts de Hurlevent n'est qu'une oeuvrette provinciale longue comme un jour sans pain et sans grand intérêt. Je suis la star de ce livre et je fais ce qui me plaît, madame ; allez le dire à l'Homme à la Cloche, au Conseil ou au Grand Manitou en personne, je m'en balance complètement !"
Allez mesdemoiselles, avouez : qui n'a jamais rêvé de voir en vrai, non Heathcliff, mais Darcy d'Orgueils et Préjugés ?
Le deuxième roman est très différent, même s'il a également pour cadre la campagne anglaise. Il est intitulé
Qui a tué Glenn ? a été écrit par une certaine Léonie Swann, traduit par F. Weinman et publié chez Nil Editions. Il possède une particularité charmante qui ne se voit pas sur les photos :

le corps de la brebis est fait d'une petite fourrure toute douce au toucher. So chic !
Un matin, les moutons du troupeau de G. Glenn découvrent que leur berger a été assassiné. Qui a donc a pu commettre ce crime odieux ? C'est ce que nos héros à 4 pattes vont chercher à savoir, en menant une enquête discrète en marge des habitants du village qui ont l'air tous plus louches et suspects les uns que les autres...
Soyons honnête, l'intrigue policière, captivante au début, se révèle finalement bien décevante, mais elle relève plutôt de l'accessoire et du fil conducteur. La grande réussite de l'auteur, dans cet ouvrage original, c'est de nous faire voir le monde par les yeux des brebis et des béliers. Ils ont chacun leur personnalité mais sont tous plus attachants les uns que les autres : il y a Mopple la Baleine, le mouton-mémoire, Zora, Cordélia, Sir Ritchfield, Othello... Chacun a ses talents, ses mystères et le désir de venger un berger qui, malgré sa rusticité un peu brutale et ses trafics pas très clairs, était le seul capable de leur raconter de belles histoires.
Et voici justement l'histoire de la star du troupeau, Miss Maple, la brebis-détective "la plus intelligente du troupeau etc. etc. etc."
"Il y avait très longtemps, à l'époque où Miss Maple n'avait pas encore vu d'hiver, Georges mangeait tous les matins du pain beurré nappé de sirop d'érable. Quand il faisait beau, il prenait son petit-déjeuner dehors, en public, sous les regards envieux de ses moutons. Il installait une petite table branlante devant les marches de sa roulotte. Puis il faisait du café. Ensuite, il apportait l'assiette chargé de tartines. Le temps qu'il retourne activer la cafetière, le pain restait au soleil sans surveillance. Tous les moutons rêvaient de le manger, mais seule Miss Maple savait compter jusqu'à cinquante. Dès que Georges tapait sur le métal du plat de la main, c'était parti. De un à quinze : elle se faufilait vers la roulotte. De quinze à vingt-cinq : elle jetait par précaution un coup d'oeil vers la porte. De vint-cinq à quarante-cinq : elle léchait délicatement le sirop qui recouvrait le pain, si délicatement qu'à la fin il n'y avait pas la moindre trace de langue de mouton. Il fallait aussi veiller à laisser une très fine couche de sirop marron pour éviter que Georges ne remarque quoi que ce soit. De quarante-cinq à cinquante : elle rejoignait les autres en courant et se réfugiait dans le corps laineux de sa mère, qui était un peu honteuse. A cinquante-et-un, Georges sortait de la roulotte, un bol de café brûlant à la main, et commençait son petit-déjeuner.
Un jour, la cafetière cassa. A trente-cinq, Georges se tenait déjà dans l'encadrement de la porte, les bras croisés. Ce jour-là, il lui donna son nom : Miss Maple. Avant même son premier hiver. Les autres furent un peu jaloux et sa mère aussi fière que si elle avait elle-même dérobé le sirop. Quant à Miss Maple, elle se pavana jusqu'au coucher du soleil d'un air distingué parce qu'elle était le plus jeune agneau à jamais avoir été baptisé."
Pour ceux qui veulent découvrir ce qu'on voit du monde, le nez dans les herbes couvertes de rosée, sans que ça vole au ras des pâquerettes !
02 juin 2007
paquebot
507 pages, et ça se lit d'une seule traite, enfin presque : le premier roman d'Hervé Hamon, n'est pas son premier livre mais le 26e. Hervé Hamon a même le titre d'écrivain de Marîne, mais il s'est surtout fait connaître au travers de bons et solides essais, sociologiques et philosophiques écrits avec son compère Rotman. Et là, quelle mouche le pique, le voilà qui se lance dans une fiction légère et drôle menée tambour battant. Il met en scène, ou plutôt, il lance à la mer, un bon vieux paquebot de croisière commandé par un capitaine français surnommé Shrimp, armé par un forban grec sympathique et financé par un Russe mafieux. Le tout vogue sur l'océan Indien entre Madagascar et les Seychelles pour une croisière mystère pleine de rebondissements. L'auteur a certainement eu l'ocasion de participer à ce type de voyage, parce que les personnages, l'équipage, l'encadrement, les croisièristes sont plus vrais que nature, croqués avec un humour décapant. Je ne vous raconterai pas l'intrigue, mais on ne s'ennuie pas une minute, c'est très bien vu, très actuel, et très bien renseigné.
Un petit extrait : "A la passerelle, entouré de consoles, d'écrans et de manettes, Pajetta était franchement ridicule. Il s'était, pour accueillir les touristes et pour animer la soirée Venise, costumé en Arlequin. Les losanges étincelants qui l'ornaient de la tête aux pieds lançaient des éclats dès qu'il se déplacait, fût-ce de quelques centimètres. Le matelot de quart essayait de ne pas trahir une hilarité menaçante. Slivovice, le second capitaine, ne quittait plus des yeux le radar comme si l'ancre allait déraper d'un instant à l'autre. Et le commandant lui-même, malgré la gravité du moment, s'appliquait à ne point broncher. Le pire c'était les souliers : cousus d'or vrai ou (plus problablement) faux, longs et pointus, à talonnettes. Juché la-dessus, Massimo portait le burlesque à un sommet princier."
Paquebot - Hervé Hamon Edition Panama
23 mai 2007
L'INNOCENCE
Je viens de terminer la lecture du dernier livre de Tracy CHEVALIER l'INNOCENCE paru chez Quai Voltaire. Pour vous situer l'auteur, la jeune fille à la perle, grand succès littéraire porté avec beaucoup de justesse à l'écran c'est elle, la dame à la licorne, c'est elle aussi, mentionnons encore le récital des anges.
Tracy Chevallier s'est fait une spécialité : elle part d'une réalité, un tableau de Vermeer pour la jeune fille à la perle, une tapisserie pour la dame à la licorne et pour ce dernier roman, une époque précise en Angleterre 1790 avec, en fil rouge, la Révolution Française et un personnage très original, William BLAKE, peintre et poète. Autour de ces faits réels et très documentés, elle imagine une histoire avec des personnages attachants, essentiellement deux adolescents, un frère et une soeur qui débarquent à Londres en provenance de la campagne et vont y rencontrer une gamine qui a tout de la gavroche locale. Ils auront l'occasion de rencontrer W. Blake qui, comme beaucoup d'artistes, est un écorché vif à contre-courant de ses contemporains. Grand humaniste, il a des sympathies pour les révolutionnaires français, ce qui ne plaît pas beaucoup et inquiète autour de lui. La narration un peu alanguie au départ s'accélère au fil des pages. Elle nous brosse un portrait passionnant et instructif de l'Angleterre de l'époque.
Quelques lignes tirées du livre :
Il était rare que Maggie eût un après-midi de libre. A l'usine, on travaillait de six heures du matin jusqu'à midi. Après une pause d'une heure pour le déjeuner, on reprenait jusqu'à sept heures du soir. Toute infraction à cet horaire entraînait le renvoi, comme Maggie l'avait appris à ses dépens le jour où, employée à la fabrique de moutarde, elle s'était permis un petit somme dans le jardin des Blake. Aussi, en entendant Mr Beaufoy, le propriétaire de la vinaigrerie, annoncer à son personnel qu'ils auraient congé après le déjeuner, Maggie ne se joignit-elle pas aux autres pour applaudir en criant "Hourrah !". elle était sûre qu'il leur cachait quelque chose.
Maggie (15 ans) avait raison !
Pascal
21 mai 2007
Sourires et soupirs
Ma petite balade littéraire de ces jours demeurera en lien avec l'actualité. Pour en rire et pour en pleurer...
> la gorge serrée en parcourant le très beau roman de l'auteur suédois Henning Mankell, intitulé Tea-Bag et publié au Seuil. Je connaissais les excellents polars de Mankell (mention spéciale à La lionne blanche et à L'homme qui souriait, mais chacun a ses favoris) et là j'ai découvert une toute autre veine. C'est le roman d'un écrivain engagé, grand connaisseur de l'Afrique, qui plonge son lecteur au coeur d'un monde inconnu et discret, celui des immigrés clandestins. L'histoire met en scène un poète qui publie depuis des années des recueils abscons et autocentrés jusqu'au jour où, par un concours de circonstances, il renoue avec un ancien ami qui lui fait découvrir un univers inconnu, celui des immigrés en Suède. Jesper Humlin doit apprendre à écrire à 3 jeunes filles. Par elles, il en viendra à côtoyer tout un monde de détresse, de solitude, de désespoir, mais aussi d'énergie à survivre, envers et contre tout. A leur charme, à leur force, il est impossible de résister. Le roman est parfois très drôle, notamment quand le narrateur explore la vie du poète, presque caricatural avec ses phobies et ses petites vanités, persécuté par un éditeur qui veut à toute force lui faire écrire un polar, une mère et une compagne qui exigent de lui des enfants et un courtier qui s'ingénie à lui faire croire qu'il n'a pas tout perdu en bourse. On frôle parfois l'absurde. C'est bien plus sombre quand on se plonge dans les souffrances, les récits et les mensonges de jeunes filles chassées par le malheur et la violence de leur pays d'origine. Au terme de leur quête d'une Europe rêvée, elles ne trouvent que des désillusions et une existence à mener dans la crainte permanente d'être arrêtées et reconduites à la frontière. Ce livre a le mérite, une fois encore, de mettre des noms sur les visages anonymes de tant d'immigrés, sur des gens qu'on n'imagine qu'en groupe. Le livre ne verse jamais dans l'angélisme et la béatification des victimes de l'immigration, acculées à l'illégalité et au repliement identitaire pour survivre. Il évite également l'écueil du pathos : le ton reste sobre, le regard lucide mais poignant.
Quelques mots extraits du livre :
"- Moi je t'ai écoutée.
-Tu n'as pas entendu ma voix. Tu n'entendais que la tienne. Tu ne m'as pas vue. Tu voyais une personne qui naissait de tes mots à toi.
-Ce n'est pas vrai.
Tea-Bag haussa les épaules.
-Vrai ou pas vrai, quelle importance ?
-Que va-t-il se passer ?
-On se lève, on s'en va. Tu nous vois partir. On est parties. Voilà. Stockholm est une ville qui vaut les autres, pour les gens qui n'existent pas. Qu'on entrevoit, puis qui s'effacent. Je n'existe pas. Tania non plus. On est des ombres au bord de la lumière. De temps en temps, on tend un pied ou une main, ou un bout de visage à la lumière. Mais on les retire très vite. On est en train de gagner le droit de rester dans ce pays. Comment on va le gagner, je n'en sais rien. Mais aussi longtemps qu'on reste cachées, aussi longtemps qu'on est des ombres et que vous ne voyez qu'un pied ou qu'une main, nous approchons. Un jour nous pourrons peut-être aller dans la lumière. Mais Leïla existe déjà. Elle a trouvé comment sortir du monde des ombres."
> Pour rire à gorge déployée, il faut lire l'hilarant pastiche de Gospé et Sempinny, diplômés de toutes les plus hautes écoles "à l'ouest du Pécos". Il est intitulé Le petit Nicolas, Ségolène et les copains et publié aux éditions du Rocher. L'imitation du petit Nicolas et de ceux qui nous gouvernent est parfaite et les chapitres nous permettent de revisiter agréablement les rebondissements de ces derniers mois depuis le référendum et le départ de Raffarin jusqu'à Noël environ. La caricature, jamais méchante, tombe toujours juste.
L'extrait suivant vous convaincra sans doute. Il est extrait du chapitre "Nicolas est candidat" (aux élections du délégué de classe...)
"François a dit que tous les candidats devaient pouvoir s'exprimer à égalité. Parce qu'il dit souvent que Nicolas et Ségolène sont les chouchous de la maîtresse, même qu'ils sont les premiers de la classe alors qu'il n'y a pas de raison.
Lionel a demandé à prendre la parole et il a fait tout un discours. On n'a pas très bien compris ce qu'il voulait dire, parce que c'était trop compliqué.
Laurent a expliqué que ça lui paraissait normal que ça soit lui, le délégué, parce qu'il avait des "facilités".
Ségolène a dit qu'elle était plus gentille et plus soigneuse que les garçons, et qu'une fille pourrait mieux aider la maîtresse, parce qu'elles se comprendraient.
Jean-Marie a dit que ce serait une catastrophe s'il n'était pas élu délégué, parce que c'était vraiment une dernière chance pour la classe et qu'après ce serait bien trop tard.
Philippe a dit qu'on ne pouvait pas élire quelqu'un qui est toujours au piquet.
Dominique a dit qu'il refusait de se présenter, parce qu'il voulait susciter autour de lui un vaste rassemblement.
José et Olivier discutaient au fond de la classe, pour savoir lequel des deux se présenterait. Finalement, ils ont dit qu'ils seraient tous les deux volontaires pour mieux représenter leur sensibilité.
Jack a promis qu'avec lui la classe serait plus gaie. Même qu'il partagerait ses Malabar.
Alors, Nicolas a levé le doigt pour prendre la parole. Il a dit qu'il avait les meilleures notes, et qu'il courait le plus vite, et qu'il n'allait jamais au coin, et qu'alors il était le mieux placé.
Il a dit à Ségolène qu'il la protégerait, et à François qu'il tiendrait compte de ses conseils. Il a dit que Jean-Marie avait raison, mais qu'il avait trop mauvais caractère, et qu'il veillerait à ce qu'il ne soit pas toujours au piquet. Il a dit à Laurent qu'il aimait les voitures de course, et à José qu'il aimait l'odeur du foin à la campagne. Il a dit à Lionel qu'il était le meilleur au foot, et à Jack qu'il était un artiste. Il a même demandé à la maîtresse pourquoi elle n'était pas directrice. Il n'y a qu'à Dominique qu'il n'a pas parlé."
Je ne résiste pas au plaisir de vous donner le résultat de l'élection : une voix chacun !
Bonne lecture,
K*.
Le bon grain est livresque
Donc, je fais un petit tour de manège pour vous présenter mes lectures du mois. J'ai décidé de reprendre une métaphore empruntée au Nouveau Testament (est-elle présente également dans l'Ancien Testament ? je l'ignore, mais j'attends les réponses des spécialistes qui liraient ce blog...).
> le grain de sable, qui se glisse dans l'itinéraire tranquille de Peter Debauer, héros du Retour de Bernard Schlink (Gallimard), c'est le livre qu'il lit (en partie seulement) un été chez ses grands-parents et qui présente de troublantes coïncidences avec sa propre existence. Ce doute minuscule le conduit à mener l'enquête de sa vie. Il y découvrira le mystère de ses origines et la possibilité d'aimer. Une variation contemporaine sur le mythe d'Ulysse, dans laquelle le héros est tantôt Ulysse, tantôt Télémaque et, qui sait, peut-être même Pénélope... Le livre a été éreinté par la critique allemande, paraît-il, mais moi j'ai beaucoup aimé. Je crois que j'ai d'abord été captivée par l'intrigue et par le jeu littéraireJ de réécriture.
L'extrait qui va vous donner envie de le lire :
"Je m'étais pris d'affection pour lui. Parce qu'il aimait l'Odyssée et qu'il jouait avec son texte. Parce que la lecture de son roman avait été ma première rencontre, et non la pire, avec la littérature populaire. Parce que sa fin ouverte, qui à vrai dire n'en était pas une, avait fait faire des cabrioles à mon imagination. Parce qu'on ne saurait s'occuper aussi longtemps de quelqu'un sans se prendre d'affection pour lui.
Ou le haïr. Même si je n'en étais pas là, sa façon de jouer, qui m'avait plus dans son roman, ne me plaisait plus dans ses lettres et dans ses articles. (...)
Je continuais à vouloir savoir la fin du roman. Si nombreuses que fussent les histoires de soldat rentrant de la guerre que j'avais lues, si nombreuses aussi les suites que je pouvais imaginer aux rencontres du 38 Kleinmeyerstrasse, je n'en voulais pas moins savoir comment l'auteur avait raconté jusqu'au bout la rencontre. Peut-être était-ce un retour qui n'avait encore jamais été raconté, jamais été écrit, jamais encore été pensé. Peut-être était-ce le retour par excellence."
Si vous aimez cet ouvrage, vous aimerez aussi le chef d'oeuvre de B. Schlink, Le liseur ainsi que le très beau roman de R. C. Zafon, L'ombre du vent. Pour un autre genre de variation sur l'Odyssée, lisez Paix à Ithaque du Hongrois Sandor Maraï.
> le grain de folie, je l'ai trouvé dans le premier roman de Jean-Paul Dubois (Robert Laffont) intitulé Tous les matins je me lève. Ce n'est pas récent (1988 mais il a été réédité en Points Seuil récemment). Depuis, l'auteur a enchaîné les succès dont Une vie française. Comme ne l'indique pas le titre, c'est l'histoire d'un type qui n'arrive pas à se lever le matin et ça tombe bien parce qu'il est écrivain, donc il a pleine licence pour organiser son temps. Il consacre donc ses journées à de longues escapades en bagnoles dans sa vieille Triumph avec ou sans épouse et enfants, à de longues discussions avec des potes aussi paumés que lui, à enchaîner les longueurs dans sa piscine de 7 m de diamètre (170 longueurs avec ses lunettes anti-buée), à terroriser les critiques littéraires aigris et à sauver des chiens dans la mer déchaînée au péril de sa propre vie. Et à prendre de bonnes résolutions ! J'oubliais ses nuits passées à sauver de la défaite l'équipe de France de rugby. C'est drôle, loufoque et iconoclaste à souhait... avec un soupçon de mélancolie en arrière-plan : j'adore.
L'extrait qui va vous donner envie de le lire :
"J'ai enfoncé la tête dans l'oreiller. Il n'a pas résisté. Quand j'ai ouvert l'oeil, j'ai essayé de deviner l'heure à l'intensité du jour qui filtrait par le contrevent. J'ai pensé : "Il est dix heures douze." Le radioréveil indiquait douze heures vingt-cinq. Ca m'a mis de mauvaise humeur. D'abord parce que je m'étais trompé, parce que le temps avait filé plus vite que je ne l'avais ressenti et surtout parce que, une fois encore, j'allais me lever tard. Je n'aimais pas ça mais je n'arrivais pas à faire autrement."
J'ajoute l'épigraphe, qui n'est pas de Dubois mais de Cioran et qui donne l'exacte tonalité du livre :
"Si on avait une perception infaillible de ce qu'on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever."
Pour prolonger cette lecture, je ne penserais pas à un autre livre mais à un film : Kennedy et moi avec J.-P. Bacri en écrivain ronchon et cynique.
> le grain de beauté se déroule dans la campagne française de 1930. Il s'agit du dernier roman paru d'Irène Némirovsky, Chaleur du sang (Denoel). Déjà, pouvoir lire ce livre et le précédent, Suite Française, tient du miracle : nous le devons au courage et au dévouement des filles de l'auteur qui ont transporté avec elles, de cache en cache, pendant la seconde guerre mondiale, les précieux derniers feuillets de leur mère. Les romans de Némirovsky (ceux que je connais du moins) sont féroces avec tendresse, élégants avec précision, et humains, profondément humains. C'est un délice de s'y plonger et un crève-coeur de devoir les abandonner, surtout quand ils sont inachevés comme Suite Française. L'intrigue de Chaleur du sang est simple, mais difficile à résumer : le roman traite des passions qui peuvent conduire à tout abandonner, à briser autrui pour assouvir son désir, folies de jeunesse qu'une fois devenu vieux, on contemple sans plus les comprendre. Le récit embrasse deux générations, deux époques pour toujours perdues l'une pour l'autre. L'expérience des uns ne sert en rien aux autres. C'est assez bref, mais efficace. On en ressort une fois encore ébloui par les dons d'observation et de conteuse d'Irene Némirovsky.
Pour vous faire sourire, la parfaite description du mariage de province :
"(...) Je revoyais tous ceux auxquels il m'avait été donné d'assister, ces longues ripailles de province, les figures rouges des buveurs, les garçons loués à la ville voisine avec des chaises et le parquet du bal, la bombe glacée au dessert, le marié qui souffre dans ses souliers trop étroits et, surtout, surgis de tous les coins et recoins de campagne environnante, la famille, les amis, les parents, les voisins, perdus de vue parfois depuis des années et qui reviennent tout à coup comme des bouchons sur l'eau, chacun éveillant dans la mémoire le souvenir de brouilles dont l'origine se perd dans la nuit des temps, d'amours et de haines mortes, de fiançailles rompues et oubliées, d'histoires d'héritages et de procès...
Le vieil oncle Chapelain, qui a épousé sa cuisinière, les deux demoiselles Montrifaut, deux soeurs qui ne se parlent plus depuis quatorze ans, quoiqu'elles habitent la même rue, parce que l'une d'elles, un jour, n'a pas voulu prêter à l'autre sa bassine à confitures, et le notaire dont la femme est à Paris avec un commis-voyageur, et... Mon Dieu, quelle réunion de fantômes, un mariage de province !"
Pour clore ce billet, je vous citerai un passage qui parle... de grain !
"-Ah, mon ami, devant tel ou tel événement de votre vie pensez-vous quelquefois à l'instant dont il est sorti, au germe qui lui a donné naissance ? Je ne sais comment dire. Imaginez un champ au moment des semailles, tout ce qui tient dans un grain de blé, les futures récoltes... Eh bien, dans la vie, c'est exactement pareil. L'instant où j'ai vu François pour la première fois, où nous nous sommes regardés, tout ce que cet instant contenait... c'est terrible, c'est fou, ça donne le vertige ! ... Notre amour, notre séparation, ces trois ans qu'il a passés à Dakar, lorsque j'étais la femme d'un autre et... tout le reste, mon ami... Puis, la guerre, les enfants... Des choses douces, des choses douloureuses aussi, sa mort ou la mienne, le désespoir de celui qui restera.
-Oui, dis-je, si on connaissait d'avance la récolte, qui sémerait son champ ?
-Mais tous, Silvio, tous, fit-elle en m'appelant du nom qu'elle ne me donnait plus que rarement. C'est la vie, cela, joie et larmes. Tous veulent vivre, sauf vous."
Bonne lecture,
K*.






